Accord migratoire avec le Rwanda en tant que sous-traitant des demandeurs d’asile africains pour l’Europe : Le Rwanda, un habitué et vétéran de la chose

Jeudi 14 avril 2022, un accord controversé entre le Rwanda et le Royaume-Uni prévoit dans les grandes lignes que Londres puisse envoyer une partie de ses demandeurs d’asile, arrivés illégalement sur son territoire, au Rwanda. En contrepartie d’une aide financière, Kigali s’est engagé à accueillir ces migrants, le temps que leur dossier soit traité, et éventuellement à les insérer dans le pays. La question de cette sous-traitance migratoire est dénoncée par un ensemble d’opinions, de par le monde. Il faut noter que la pratique est une habitude pour Kigali et ce n’est pas la première fois que des États africains se voient proposer une telle offre. Le Rwanda avait déjà signé un accord de ce type avec Israël et l’Ouganda, en 2014. En effet, le pays a accueilli durant plusieurs années des demandeurs d’asile déboutés par Israël, dont beaucoup ont ensuite tenté de gagner l’Europe. L’expérience devait être renouvelée en 2017, mais, face au tollé général des ONG et Organisations internationales, le projet a été rapidement enterré.

Depuis 2019, le pays accueille un programme de transit, géré par le Haut-Commissariat des Nations unies en partenariat avec l’Union africaine, qui évacue des migrants détenus en Libye. Pour la plupart, ils sont originaires d’Afrique de l’Est, d’Érythrée, du Soudan et de Somalie. Ces migrants sont temporairement pris en charge au Rwanda en attendant que leur dossier soit examiné par des pays occidentaux. D’après l’OCDE, dans une note publiée en 2018, en collaboration avec l’Organisation internationale du travail et l’UE, si la contribution des immigrés à l’économie Rwandaise est relativement faible, elle est croissante. Et, contrairement à de nombreux autres pays en développement, les immigrants au Rwanda sont en moyenne plus instruits et travaillent dans des secteurs plus productifs que la population née dans le pays. Les auteurs de l’analyse avaient estimé que << les immigrés contribuent davantage en impôts qu’ils ne reçoivent en prestations gouvernementales, ce qui a un effet positif sur le solde budgétaire >>.

Dernièrement, le Danemark a entamé des discussions avec Kigali pour sous-traiter les demandes d’asile, mais, cette fois, l’Union Africaine est montée au créneau. << De telles tentatives pour endiguer la migration de l’Afrique vers l’Europe sont xénophobes et totalement inacceptables >>, a déclaré l’institution en août dernier, alors que les députés Danois débattaient du projet de loi, lancé par le gouvernement social-démocrate. << L’Afrique a beaucoup à montrer au monde car elle continue d’assumer généreusement le fardeau des 85 % des réfugiés dans le monde, souvent dans des situations prolongées, alors que seulement 15 % sont hébergés par des pays développés >>, a informé le Gouvernement du Danemark. L’UA a fait valoir la convention de Genève relative aux droits des réfugiés de 1951, dont le Rwanda est signataire. Elle indique que les demandeurs d’asile ne peuvent être renvoyés que vers un pays tiers qui, selon un accord officiel, garantit que leurs droits seront préservés, et qu’ils n’auront pas à changer de pays une nouvelle fois.

Le Rwanda est un pays qui rêve devenir un pays d’accueil. Le Rwanda n’est pas un pays auquel on pense spontanément quand on évoque le dossier des migrants. Et pourtant, il possède une longue expérience dans la gestion de la question des réfugiés et de la réinstallation. Les Rwandais sont tout particulièrement sensibilisés à ce sujet. À une époque, le Rwanda a été marqué par les exodes, avant de devenir, dans les années 1990, l’un des plus grands contributeurs de réfugiés dans le monde. Le président Paul Kagame a lui-même grandi dans un camp de réfugiés en Ouganda. Le pays s’est donc logiquement inscrit dans une démarche d’accueil. Le petit État de 12 millions d’habitants accueille déjà plus de 130 000 réfugiés non seulement de la région des Grands Lacs, mais aussi d’Afghanistan, de Libye, et d’Ukrainiens récemment déplacés. << Relever le défi de la migration est une responsabilité partagée pour l’Afrique, l’Europe et la communauté internationale. Chaque jeune Africain ou migrant venu d’ailleurs devrait pouvoir mener une vie digne, productive et sûre sur le continent africain >>, a justifié le Gouvernement Rwandais, alors que l’Afrique cherche à se faire entendre sur la crise mondiale de la migration.

Par ailleurs, selon le New Times de Kigali, principal quotidien rwandais, le Gouvernement du Rwanda avaient signé en 2019, un accord avec le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR) et l’Union Africaine pour prendre en charge l’accueil (dans un premier temps) de 500 migrants Ouest-Africains qui étaient pris au piège en Libye, dans des centres de détention libyens, le temps que l’Europe traite leurs dossiers d’asile. Des trafics, tortures et esclavagismes dont étaient victimes les réfugiés dans des centres aux mains des milices libyennes, avaient été révélés et le président du Rwanda Paul Kagamé avait fait savoir que son pays était prêt à << jouer la carte de la solidarité africaine >> et à offrir un refuge à ces migrants le temps que l’Europe instruise leurs demandes d’asile et décide de leur sort. Le petit pays d’Afrique de l’Est va donc devenir, avec le Niger, le deuxième Etat du continent africain à accéder aux demandes Européennes pour rejoindre le système dit ETM, pour Emergency Transit Mechanism, qui permet à l’UE de gérer les flux migratoires, et ce, le plus loin possible des côtes de la Méditerrannée. Le quotidien new-yorkais décrit l’accord qui devait être signé, non pas un engagement entre le HCR et le Gouvernement Rwandais pour prendre en charge ponctuellement quelques centaines de migrants, mais bien comme la mise en place d’un partenariat avec l’Union Européenne pour s’occuper des réfugiés à sa place, moyennant une aide financière conséquente, comme le cas actuellement avec le Royaume-Uni.

Et voilà qui inspire cette réflexion au New York Times : faut-il vraiment que la vie politique européenne soit fragilisée, empoisonnée par cette question des migrants pour que ces décideurs en arrivent à penser qu’il est une bonne chose de s’en remettre au Rwanda pour la gérer à leur place ? Le journal américain ira même plus loin, citant un responsable de l’ONG Human Rights Watch qui fait le parallèle entre cette stratégie Européenne qui consiste à éloigner le problème, et la politique migratoire (tant décriée ces dernières années) de l’Australie, laquelle parque ses demandeurs d’asile sur des lointaines îles du Pacifique avant d’accepter d’en accueillir une infime minorité sur son territoire et surtout d’en renvoyer la grande majorité, de force et à l’abri des regards, vers leur pays d’origine.

Kigali, lui, par contre, refuse de voir cet aspect-là des choses. Il s’en tient à la communication très positive des autorités Rwandaises, centrée sur l’impératif de solidarité qui s’impose aux Africains face aux exactions dont sont victimes leurs frères et leurs soeurs dans les pays en conflit et d’autres paramètres sécuritaires dans le monde. Mais rien sur l’aide financière que devrait verser l’Europe en échange, et rien non plus sur les arrières-pensées diplomatiques que pourrait nourrir Paul Kagamé.

En ce qui concerne le cas Britannique, tout frais et récent, c’est depuis des mois que Boris Johnson et son Gouvernement cherchent à conclure des accords avec des pays tiers, où envoyer les migrants en attendant de traiter leur dossier. Le Rwanda et le Ghana avaient été évoqués, mais Accra a fermement nié en janvier être en discussion avec le Royaume-Uni sur le sujet. La solution toute trouvée fut alors Kigali. Pour les nouveaux arrivants, qui décideront de rester sur place, Kigali promet le droit automatique de travailler, de créer des entreprises, d’accéder à tous les services disponibles, dont une mutuelle de santé ; en résumé, les nouveaux arrivants seront invités à faire partie de la communauté rwandaise. << Dès le premier jour, les migrants se verront proposer des investissements en capital humain >>, a informé le Gouvernement Rwandais. Pourtant, la mise en œuvre de l’accord, dont la durée initiale est de cinq ans, semble complexe et coûteuse. Pour l’instant, il a été divulgué qu’en échange le gouvernement rwandais recevra 120 millions de livres sterling (144 millions euros), avec la possibilité d’augmenter ces montants si le programme s’avérait un succès. << Mais, avant tout, le Rwanda est un pays sûr et sécurisé, avec un respect de l’État de droit et, clairement, une gamme d’institutions qui ont évolué et se sont développées au fil du temps. Et, avec cela, il faut regarder la manière habile avec laquelle le Rwanda a déjà assuré la réinstallation de près de 130 000 réfugiés de plusieurs pays >>, a magnifié la ministre Britannique de l’Intérieur, Priti Patel, depuis Kigali.

Aristocrate Goussikinde

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