L’exercice du pouvoir d’État est souvent le cimetière des certitudes d’hier, et l’actualité politique sénégalaise vient d’en offrir une illustration spectaculaire. En accordant une interview conjointe aux médias français RFI et France 24, le Premier Ministre Ousmane Sonko a pris de court une partie de l’opinion publique et provoqué la stupeur chez ceux qui gardaient en mémoire ses positions passées. Pour de nombreux observateurs et citoyens, ce grand oral médiatique passe mal, tant il entre en contradiction directe avec la doctrine souverainiste et le ton martial qui ont forgé l’ascension politique du leader du PASTEF.
Il n’y a pas si longtemps, la rhétorique d’Ousmane Sonko ne souffrait d’aucune nuance face à ce qu’il qualifiait d’ingérence ou de relents post-coloniaux. Il avait publiquement juré qu’il ne se retrouverait jamais dans une même pièce ou face aux micros de France 24, de RFI ou même de Jeune Afrique, invoquant une question de respect de soi et de dignité pour son combat. Plus incisif encore, le Président du PASTEF, alors opposant radical, n’hésitait pas à clouer au pilori les autres figures de l’opposition sénégalaise dès qu’elles s’exprimaient sur ces canaux étrangers, les qualifiant sans détour de « traîtres », de « vendus » ou de « serviteurs de la France ». C’est sous cette même bannière idéologique, portée par le slogan populaire « France dégage », que ses militants et sympathisants s’étaient mobilisés. Entre 2021 et 2023, cette ferveur panafricaine s’était traduite par des tensions extrêmes et des appels à s’en prendre aux symboles économiques français, notamment les stations-services Total.
Aujourd’hui, le contraste est saisissant et le reniement apparaît flagrant pour ses détracteurs, qui estiment que l’ancien Premier Ministre a purement et simplement choisi de « remanger son vomi » au nom d’intérêts purement personnels et stratégiques. Cette interview hautement symbolique soulève de lourdes interrogations sur ce qui se joue en coulisses, car un tel revirement de posture ne saurait être anodin. Certains cherchent à savoir quelles garanties ou quelles propositions le chef du PASTEF a pu formuler à la puissance partenaire pour obtenir cette tribune médiatique, alors même que les autorités françaises lui avaient refusé par le passé et ce à deux reprises, l’autorisation de tenir des meetings politiques sur le territoire français. Beaucoup en viennent à se demander s’il n’est pas dans un repositionnement stratégique. D’autres par contre se demandent si la nouvelle position n’a pas pas pour objectif de préserver les intérêts de la France au Sénégal. La Realpolitik semble avoir dicté sa loi à Dakar, et cette quête de légitimité internationale pourrait bien avoir brisé définitivement le piédestal de pureté idéologique sur lequel ses partisans l’avaient hissé. Sera t il suivi par ses partisans dans cette nouvelle posture ? L’avenir nous le dira.
Flora HOUNSOUNOU
