Les mutations profondes du paysage sécuritaire africain ont été au cœur des débats qui se clôturent aujourd’hui 12 juin 2026 à l’Université Mohammed VI Polytechnique de Salé, près de Rabat, à l’occasion de la dixième édition de l’African Peace and Security Annual Conference (APSACO). Organisée par le think tank marocain Policy Center for the New South (PCNS), cette rencontre anniversaire s’est ouverte sous le thème évocateur : « Dix ans après : tendances, évolutions et continuités dans le paysage de la paix et de la sécurité en Afrique ».
Cette année, les discussions ont été largement polarisées par la rupture géopolitique majeure survenue en Afrique de l’Ouest, matérialisée par les relations complexes entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Entre critiques acerbes des mécanismes régionaux actuels, appels pressants au dialogue et analyses divergentes sur l’impact réel de l’AES, les experts et chercheurs ont mis en lumière les défis colossaux d’une coopération régionale mise à rude épreuve par la persistance de l’insécurité.
Pour Sampala Balima, directrice générale adjointe du Centre national d’études stratégiques du Burkina Faso, l’émergence de l’AES et le retrait consécutif du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cédéao représentent sans conteste le bouleversement sécuritaire le plus marquant de la décennie. Selon son analyse, cette rupture a reconfiguré l’espace ouest-africain en deux blocs distincts, ouvrant une ère inédite pour les mécanismes de défense collective.
Cette lecture de la situation est toutefois contestée par Garba Abdoul Azizou, chercheur associé au CECRI-UCL et ancien conseiller spécial du président nigérien Mohamed Bazoum, qui estime que la création de l’AES n’a pas fondamentalement modifié la nature des menaces sahéliennes. Pour ce spécialiste, l’efficacité de la lutte exige au contraire une coopération élargie englobant indissociablement les pays de l’AES, ceux de la Cédéao et les États du Golfe de Guinée.
Le débat s’est également cristallisé autour de l’efficacité des dispositifs face à l’expansion terroriste, Mme Balima soulignant que le modèle de sécurité collective de la Cédéao n’a pas produit les résultats escomptés lors des crises au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Elle note cependant que l’AES repose elle-même sur un principe de défense collective similaire, créant une coexistence inédite de deux cadres régionaux distincts face à des menaces pourtant transfrontalières.
Face à ce dualisme, le professeur Sharkdam Wapmuk, de l’Académie de défense du Nigéria, a fermement plaidé pour un renforcement de l’intégration, rappelant que les États africains sont intrinsèquement « plus forts ensemble que divisés » et appelant à une reprise rapide du dialogue. Dans la même dynamique, Sidi Mohamed Sidi, professeur de droit à l’Université de Nouakchott, a invité à repenser l’architecture régionale face à ce qu’il qualifie d’expression d’un « néo-souverainisme », affirment que l’avenir de la stabilité dépendra de l’évolution des relations entre les États du Sahel et les organisations régionales.
Bien que les avis divergent sur l’avenir institutionnel de la région, la perspective d’un rapprochement reste envisagée par certains experts. Garba Abdoul Azizou juge ainsi possible de consolider l’AES sans rompre définitivement avec la Cédéao, évoquant de futures « retrouvailles » à condition de dissocier la permanence des États des régimes militaires de transition actuellement au pouvoir.
De son côté, Sampala Balima a insisté sur la nécessité d’instaurer un dialogue permanent entre les deux blocs, estimant qu’aucun des deux ensembles ne disparaîtra à court terme et qu’il convient désormais de privilégier une coopération pragmatique dictée par l’intérêt supérieur des populations civiles. Au-delà des divergences d’approches, un consensus fort a émergé des travaux de cette dixième édition de l’APSACO : face à une menace terroriste par nature transnationale, la réponse africaine devra impérativement être collective et articuler de concert les dimensions sécuritaire, politique et socio-économique.
Flora HOUNSOUNOU
